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Les carnets de Volovent

Instantanés

24 Juin 2006 , Rédigé par vy Publié dans #traces

Hier. Nous avons fait bonne chère de canard.
Bisque rage, j'avais oublié mon appareil photo.
Qu'à cela ne tienne, les mots poursuivent et tracent les instantanés manqués. 
Nous avons donc mangé du canard. En commençant par les plumes. Canard à l'encre, libre de se diluer dans le plat des incertitudes. Copieux festin pour des destins sur pilotis, il faut folie garder, avec grâce et souplesse, et suivre le tangage de l'insensé. Vision - la barque prenait l'eau, trop lourde de la poupe. Nos fantômes prennent du poids, trop nourris de fils du temps. Méli-mélo encore, en corps, et au-delà, l'aura l'aura pas, tu connais l'histoire du petit navire. Spirituels, les matelots ont lu à haute et intelligible verve le sens caché de la vie. Couru derrière chaque mot pour le délester de son contenu subtil, voir le regard, le visage, eux, enfin. Nos interrogations, vaste opération de déploiement. Que vois-tu, Ophélie ? La maison est rose d'un côté, verte de l'autre, côté nuit, on y danse jusqu'aux aurores sur des mots imprononçables - seul le rythme - côté Eden, où s'écoule l'humide suintement des marécages impénétrables. Impénétrés de traverse en traverse, les aiguilles se creusent, les petites mains s'affairent, ravaudent, rapiècent, de l'une à l'autre, bienvenue dans le labyrinthe. Ici, jamais le soleil ne se couche. Là, jamais il ne se lève. Vous qui passez sans la voir, juste là au bord d'une rive incertaine, flottant entre une chute infinie et des commencements éphémères, dans les plis de son grand voile ouvert, comment pourriez-vous la voir ? Un mur rose, un autre vert, comment pourriez-vous deviner ? Il vaut mieux jouer les aveugles, s'en tenir aux deux autres murs, ceux qui ne disent rien de ce que vous ne voulez pas entendre. Rayon bleu, lumière d'eau, ruissellement de babord, attrape-rêves, toutes ces petites infractuosités de l'inconscience dans lesquelles nous tentons, obstinés et téméraires, de sonder les énigmes. Histoire de croire que nous pourrions les résoudre. Nous imaginons alors une traduction, un déchiffrage, un nombre d'or effleuré du bout des doigts, du bout d'un bout de peau ultra perceptif, celui que l'on arrache en premier parce qu'il fait trop de bruit dedans le corps, alors que le corps n'a pas encore trouvé son rythme de tangage, et va, dans l'effritement d'un temps inventé de toute pièce, revient toujours plus lourd de ses dernières chimères, nos revenants, pères et mères, ensoi conçu dans un fragile équilibre. Qu'aurais-je pris en photo, sinon ce geste, ton geste, lorsque tu as offert un canard à la mariée. Elle est venue s'asseoir quelques instants avec nous sur le ponton, près des dérives encore possibles. Je lui ai dit, Ophélie et Chloé sont dans un bateau, Chloé jure qu'elle n'a pas poussé Ophélie, que si elle avait voulu voir ce qu'il y avait dans les marges du livre elle y serait allé voir elle-même. Destin à l'ancre, une fois écrites, vous savez - et savoir vaut toutes les raisons - les choses ont peu de chance d'avoir une autre histoire. La mariée au canard dans une barque pleine de fantômes, les amarres larguées, c'est raté. Un sourire, s'il vous plait. Photo floue retouchée. Mais je n'avais pas mon appareil. Une histoire banale, alors. La barque aux canes couveuses, histoire de vie, la maison de farces et attrapes, l'illusion du reflet qu'ils crèvent sans cesse pour nettoyer le mauvais goût d'une vie dont ils ne savent, somme toute, pas grand chose. Rien, ou ce presque rien dans lequel nous mettons tant d'espoir, trop de savoir et plus encore d'ignorance. Divine ignorance qui touche à l'aube du vrai savoir. Chloé tisse une tresse avec des riens, je la regarde faire, son habileté est sidérante, les mensonges sont des demis songes qu'elle sème aux azimuts des envies humaines. J'aurais dit, Seule la pureté de l'image restera en suspension par delà le temps. Ophélie joue aux dés. Ils roulent, hésitent, s'arrêtent. Le vert gagne. Tour de passe-passe, ils avaient parié sur le bleu. La barque termine sa coulaison. Les mots disent tout, racontent tout, pas comme l'image qui n'est qu'une image, imago, cette forme aboutie de l'insecte au bout de sa métamorphose. Vous voyez ce que disent les mots. Ce que l'on veut entendre. Ceci, ou cela, ce que nous sommes capables d'entendre. Il était une fois, au bord d'un lac... un canard, et nous dedans.
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