Le faste des morts - Ôé Kenzaburo

Publié le par vy

Lorsque Kenzaburô Ôé a écrit Le faste des morts, nom de la première des trois nouvelles qui composent le livre, il avait 22 ans, les deux autres suivirent de près. Ecrits de jeunesse donc et pourtant il y a déjà une grande maturité en ce qui concerne la vision du monde de l'auteur.
 
"la mort, la nausée, la mauvaise foi, la manipulation, la culpabilité règnent et brouillent l'univers mental des jeunes anti-héros." Le lecteur baigne dans une atmophère sombre, parfois étouffante et cela va crescendo au fil du livre.
 
Ces nouvelles mettent en scènes des "jeunes gens confrontés à une situation extrême exprimée en termes métaphoriques ou réalistes, sexuels, psychologiques ou politiques."
Ainsi Le faste des morts nous entraîne dans une morgue où deux étudiants, un jeune homme et une jeune femme, ont été embauchés pour aider à déplacer des cadavres d'une vieille cuve où ils flottent depuis parfois des décennies dans une autre cuve... C'est glauque, visqueux, épuisant, éprouvant, tachant. Voici le tout premier paragraphe du livre :

"Baignant dans un liquide brunâtre, les morts se tenaient enlacés et leurs têtes se heurtaient, certains flottant l'un tout contre l'autre, d'autres immergés à demi. Enveloppés dans leur peau molle d'un brun livide qui leur conférait une apparence d'autonomie ferme et impénétrable, ils se condensaient, chacun tournée vers lui-même, alors que leurs corps s'acharnaient à se frotter l'un à l'autre. Ils étaient recouverts d'un oedème à peine perceptible, qui intensifiait les traits de leur visage aux paupières hermétiquement closes. Une puanteur volatile en émanait avec violence, qui opacifiait l'air de la salle fermée. Le moindre son émis semblait s'engluer dans l'air visqueux, s'appesantir et devenir massif."
 
La deuxième nouvelle Le ramier, nous fait entrer dans un camp de redressement où des jeunes gens purgent des peines qui paraissent ne jamais avoir de fin. Ôé y décrit les rapports de force, d'humiliation, de fascination et de domination sexuelle qui se tissent entre les jeunes délinquants en milieu clos. L'enfermement est à son comble malgré une certaine liberté volée. Ce jeune garçon qui regarde un autre jeune garçon (de l'autre côté de la grille) partir à l'école, qui ressent pour lui à la fois de l'amour et de la haine. La nouvelle se termine sur une insupportable situation.
 
Et enfin Seventeen, un jeune lycéen très mal dans sa peau, va canaliser sa haine, son mal de vivre, ses complexes, son chaos, en adhérent à un groupuscule d'extême droite.
Il est précisé à la fin du livre qu'une seconde partie suivait cette dernière nouvelle, mais cela déchaîna les foudres de l'extrême droite, et Ôé, menacé de mort (et obligation de la rédaction de présenter des excuses), décida que cette seconde partie n'était pas nécessaire, et elle fut supprimée. Peu importe, cette nouvelle se suffit à elle-même car Ôé frappe fort, la monstruosité qui prend possession du jeune homme laisse envisager le pire. C'est comme un soulagement qu'il éprouve lorsqu'il reconnaît  "Je suis mort, comme individu, ainsi que mon esprit individuel." Mort à lui-même pour ne plus avoir peur de la mort, de la vie, il devient un pion prêt à tout, et la dernière phrase de la nouvelle est terrible.
 
Ces nouvelles annoncent certains des thèmes chers à Ôé. Certes, je préfère ses romans dans lesquels la personnalité des personnages se déploient largement et qui contiennent une touche d'espoir derrière la mélancolie toujours présente, pourtant il est fort intéressant de voir la naissance d'un grand écrivain dont les livres ont bonne place dans ma bibliothèque. 
 
C'est en effet le septième livre que je lis de Ôé, les autres étant : Une existence tranquille (roman ****), Le jeu du siècle (roman ***), Une affaire personnelle (roman ***), Notes d'Hiroshima (essai), Moi d'un Japon ambigu (qui contient son discours prononcé lorsqu'on lui a remis le prix Nobel), un autre recueil de nouvelles, Dites-nous comment survivre à notre folie (**)
 
Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur l'écriture de cet auteur, Philippe Forest a écrit plusieurs ouvrages comme l'excellent La beauté du contresens et un livre qu'il consacre totalement à Ôé : Nostalgie et autres labyrinthes - Ôé Kenzaburo (tous deux aux ed. Cecile Defaut)
 
Kenzabuô Ôé est né en 1935 au Japon. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1994.
 
Le faste des morts *** - Kenzaburô Ôé (nouvelles Gallimard)

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